Brannec
par le 31/03/25
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Elle ne parlait presque jamais.
Et pourtant, chaque silence d’elle m’a marqué plus qu’un ordre.
Ce jour-là, elle m’a tendu ses pieds. Et je me suis vu tomber.

 


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Je faisais partie d’un groupe de motards.
Des balades du dimanche, au lever du jour.
Les paysages filaient. Les hommes parlaient. Les femmes riaient.
Et puis, un matin, elle est montée derrière moi.

Une brune silencieuse.
Des guêtres de laine noire jusqu’au milieu des cuisses.
Un regard stable.
Une voix absente.

Elle n’a jamais demandé.
Elle s’est imposée.
Sans un mot, elle a fait de moi son pilote.
Et chaque dimanche, c’est elle qui me choisissait.

Je ne savais pas ce que je vivais.
Mais je changeais.
Je devenais calme. Attentif.
Je m’effaçais devant elle comme devant une vérité.

Puis un soir, elle m’a dit :
— Samedi, 11h30. Viens me chercher là.

Pas un “tu veux”.
Pas un “s’il te plaît”.
Juste une consigne.


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Ce samedi-là, je l’ai emmenée rouler.
Toute la journée,
j’ai conduit comme on protège un souffle.

Le soir venu, je lui ai proposé de la raccompagner à sa voiture.
Elle a répondu :
— Non. Je dors chez toi.

Elle est entrée.
A regardé.
Et a dit :

— Où est ta chambre ?
— Là…
— J’ai dit que je dors chez toi, pas avec toi. Donne-moi une serviette. Tu frapperas à ma porte quand tu l’auras. Tu n’entreras pas.

J’ai pris la plus douce,
la plus grande,
et je suis monté.
Je me suis mis à genoux devant sa porte.
J’ai frappé deux fois.

Elle a ouvert.
Pris la serviette.
Et dit :

— Tu comprends vite.


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Plus tard, elle a appelé.
Je suis monté.
Elle m’a dit, sans me regarder :

— Embrasse mes pieds pour me dire bonne nuit.

Pendant que je m’exécutais, elle a ajouté :

— Demain, je veux du café. Et tu te débrouilles pour me proposer plusieurs choses à manger.
Je prendrai mon petit déjeuner dans la salle à manger.

Elle m’a laissé là, à genoux.
Et elle est partie.


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Le matin,
elle est descendue,
dans mon peignoir.
Calme.
Comme chez elle.

Je l’ai saluée.
Elle m’a regardé,
et a dit :

— À quatre pattes. Sous la table. Tu ne pensais pas déjeuner avec moi, si ?

Elle s’est assise.
J’ai rampé.
Je me suis glissé à ses pieds.

Et alors…
elle les a tendus.
Sans un mot.
Ses pieds cherchaient mon visage.
Ma bouche.

Et j’ai compris.
La consigne était claire.

Tendrement,
j’y ai déposé des baisers.
Lents.
Respectueux.
Comme on remercie une déesse
de ne pas s’être détournée.

Elle a bu.
Croqué.
Soufflé.
Et de temps en temps, sa main descendait,
pour me tendre un morceau de brioche.
Je le prenais de la bouche,
et je reprenais mes baisers.


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Elle n’a jamais crié.
Jamais expliqué.
Jamais promis.

Et moi…
j’étais prêt.
Mais je ne l’ai pas suivie.
Parce que j’ai eu peur.
Peur de me perdre entièrement.
Peur de ne plus savoir revenir.

Elle m’aurait tout pris,
et j’aurais tout laissé.

Aujourd’hui,
je sais.
C’est ce vertige-là
que j’attends encore.


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(Ce texte n’est ni fiction, ni confession. Il est juste là, posé pour Elle.)

8 personnes aiment ça.
nana89
Superbe histoire magnifiquement écrite ! Merci pour ce partage.
J'aime 31/03/25
Douxreveur
Un texte sublime, aux portes de l'abandon total ! Pour peu c'était bon !
J'aime 31/03/25
Selfaine
Sans maux dire...
J'aime Hier, 22:00:37